Bestiaire du bas Montmartre
1 Il sifflera dans l’air un parfum de
rouquin,
De vin sec éventé d’orgue de barbarie
Chargé de noms fumeux et de croissants
rassis,
Un chant de chiffonnier qui s’en revient
de loin.
2 Sera-ce le barbu dont parlait le poète
Et son ombre perdue dans le déclin des
rues ?
Ou alors seulement deux trois notes
connues,
Bribes d’une chanson dont on croque les
miettes ?
3 Pour ne pas se noyer on se suffit de peu :
De la sorgue fleurie cueillie par les
amants
Pour conjurer le sort et les mauvais
serments,
Du clochard endormi ramassé par les
bleus
4 Boulevard de Clichy dans la nuit rouge et
or,
De quelques vérités à jamais surannées,
On se fait un smoking à doublure dorée ;
Les souvenirs volés sont d’immenses
trésors.
5 A l’heure où le poison velouté de carmin
Brille au creux des ballons moins ronds
que les clients,
A l’heure où se répand de bistrots en beuglants
Le coup de feu sonnant, on est pris par
la main.
6 Quel ange décati tout droit tombé du
Tertre,
En nous comme un alcool de vertige et
d’orage,
Verse le mal bonheur, distille le
mirage,
Et nous mène à jadis à l’heure de la
verte ?
7 Un soir où poissonniers, marchands de
mirabelles,
Maquereaux, bistrotiers, pochardes et
putains
Rue Lepic tricotaient d’extravagants
destins,
J’ai frôlé sans la voir l’ombrelle de
Fréhel . . .
8 Fauvette avec ses joues comme des pommes
rouges,
Croquait très tard d’estaminets en
restaurants.
Les notes de la vie en rose avec
talent,
Pour quelques menus francs puis un trois
quart de rouge,
9 Compagnon d’abandon qui soulage la chute
Et réchauffe le cœur. Les requins, les
sponsors,
Les bouchers du show-biz, qui s’en
souvient encore ?
L’avaient abandonnée sur cette pente
abrupte.
10 Songeait-elle au passé en remontant la
butte ?
Assise dans la brume à même le trottoir,
A quels démons blafards jetait-elle
l’histoire
De sa vie, comme un couteau las que l’on
affûte ?
11 Les rengaines d’amour, la chanson dans la
fête,
Ont encor la fraîcheur des pétales de
roses
Et tout en arborant sa digne apothéose
La goualante des rues s’enjolivait de
couettes.
12 S’il n’est plus d’abattoir pour le
bourgeois tranquille,
Venu s’encanailler et tâter du frisson,
Si le temps des fortifs n’est plus
qu’une chanson ;
Il n’est pas plus de fête engorgée dans
la ville . . .
13 Où sont passés les cris et les éclats de
verre,
L’électrique fureur d’un néon qui
agrafe
Aux prunelles crevées les jolis noms de
Graff,
Brasserie Cyrano, Clair de
Lune ou Wepler ?
14 Le Wepler, seul encore émerge du
bouillon
Que buvaient les rentrants aux tripots
de l’ennui,
Quand de la place Blanche à l’aube de
Clichy,
Les enseignes mêlaient flambeurs et
cavillons.
15 L’asphalte les noyait dans la déliquescence,
Déréglant chaque sens sous des pas
anonymes,
Générique inversé plus vrai que dans un
film
Qui dissout en sépia son ultime
séquence.
16 Bien que le Rochechouart soit en manque
d’hiver
Depuis que des fakirs, hercules, femmes
tronc,
Parieurs, Saint-Jean, bonimenteurs et
barons
L’ont déserté d’un coup ; de la
foire d’Anvers
17 Remontent les échos ; un brouhaha
d’enfer
S’est perdu dans le temps, et sur le
terre-plein,
Interminable, entre les cars, s’en va
s’en vient
Comme un insecte fou recherchant ses
repères . . .
18 La boule noire ou la Cigale
ou la Fourmi ?
Peu importe les noms qu’on pousse de
l’avant,
Ce sont des revenants qui hantent le
présent,
Prometteurs de fortune ou de faux
alibis.
19 Sur le formica rouge ou le zinc amovible,
C’est avec attention qu’on écrit dans
les ronds
De coteaux de Provence et de
Saint-émilion,
L’histoire magnifiée, la légende
impossible ;
20 Faits divers, coups de flingue ou de rasoir
à vif
Laissés par un seigneur à défaut d’une
empreinte
Au bas ventre coulant de la colline
enceinte,
Et qui mêle à la mort l’amour au plein
tarif.
21 Et voici que soudain ceux dont la
silhouette
Est tantôt reflétée sur un carreau
cassé,
Tantôt pulvérisée sur des portes
murées,
S’impriment en pochoir dans un coin de
la tête :
22 Florence aux cheveux longs,
« mousaillonne » des rues
Remonte la marée qui s’était laissée
choir,
Tant son accordéon fait tanguer le
trottoir.
On croit y repêcher sa jeunesse perdue.
23 Costard, borsalino, pochette et clope au
bec
Vous le saurez bientôt c’est Aldo Las
Vegas,
Sapé comme un milord échappé de Scarface
Le regard au beau fixe et le geste très
sec.
24 Mais que sont devenus nos cafés des
Abbesses ?
Le temps a bousculé peu à peu les
bistrots ;
Ils ont craché leur chique et le vieux
populo
Avec. Poissardes rougeaudes, pros de la
fesse,
25 Mégoteurs, bougnats ; tous ont changé
de paroisse
Ou d’hôtel. Alors nous boirons, ainsi
soit-il,
Aux souvenirs d’un Cochon Rose
ou d’un Gerpil
Et prierons le seigneur de biffer nos
ardoises.
26 Nous trinquerons très tard dans la nuit
écorchée,
A la santé des beaux et des folles
notoires,
De quelques assassins méconnus sans
histoire,
D’un fêtard ivre mort dans sa flaque
étalé,
27 Expirant son malheur contre Saint-Jean des
briques,
D’un artiste paumé auquel on n’a pas
cru
Qui pour vivre son art aurait vendu son
cul.
Aux monstres qui jadis défrayaient la
chronique,
28 Aux délires abscons, aux orgies de fortune,
Aux scalpels des néons qui sur la place
Blanche,
Quand la neige en plein nez couronnait sa revanche,
Coupaient à demi ton vos visages de
lune.
29 Afin de purifier l’étoile indélébile
Et de laver la mort sur un passé ranci,
On trinquera très tard au zinc du Sans-Soucis
Incognito, à la santé de monsieur Bill.
30 La nuit sort en plein jour ou est-ce le
contraire ?
La perle métissée, au Lux Bar,
l’insolite,
L’extravagante en or qui d’un accord
tacite,
Ouvre les soupiraux refoulés de
l’enfer,
31 Souffle sur le mental de brûlants courants
d’air,
Semblant jeter un sort d'un regard
angélique,
Elle apparaît soudain comme une ombre
exotique,
Et l’on se sent tout nu devant Jenny
Bel Air.
32 Qui nous racontera, qui nous
chantonnera ?
Les morsures glacées de l’automne aux
abois
Avant le réconfort offert dans un
étroit
Troqué, la voix généreuse de Jo Vanna,
33 Quarante ans mijotée dans le petit salé
Et que méritaient bien l’alcoolique du coin,
Le travelo du bois revenu du tapin
Et autres affamés de songes purifiés.
34 Un foulard de soie blanc roulé dans la
mâchoire,
Accroché par un pied aux poutrelles de
fer,
La tête dans le vide et l’âme au diable
vert,
Qui semblait l’accueillir entre les
allées noires,
35 C’est ainsi que l’on a sur le pont
Caulaincourt,
Retrouvé dans la mort Vito le Sicilien.
Des balles lui avaient perforé
l’intestin ;
Le règlement de compte eu lieu avant le jour.
36 Une intime lueur sourd des bars à hôtesses,
Le tabac se morfond dans le champagne
tiède,
Pour un bouchon très cher il paraît
qu’on accède
Au karma révolu de Lili la Tigresse.
37 Vos désirs se sont tus dans les poses
factices
Des strip-teases du Sphinx, du Pigall’s
en folie,
Et l’on se souviendra d’Hélène Martini
Qui de ces lieux obscurs fut une
impératrice.
38 La rue Germain Pilon a connu des princesses
Robustes dans l’effort et sculptées
pour l’appât,
Vingt-huit ans de trottoir à faire les
cents pas
Il faut tailler le temps pour être une
déesse.
39 Certaines sont restées d’autres ont
disparue
Selon les aléas, Claudia, Simone, Eva
Son tablier fleuri au Village
et plus bas,
Le chapeau de Magda parfois charme la
rue
40 Une blonde morue à l’accent du midi
Racolait en plein jour à deux pas de
l’Afrique,
Et ses relents d’amour face à
« l’arrêt public »
Ont à jamais quitté la rue Piémontési.
41 Et les parfums saignants remontant du Tonneau,
Le zinc du Rosario ,
les épreuves de force
A cuisiner l’indic, les flics et
l’accent corse,
Le demi aux « Pierrots », ont
comme un goût rétro.
42 On en vient c’est idiot à regretter le
temps
Des sourires en or devant les
photographes,
Et des pactes scellés par les lois du
mitan.
43 On en parlait c’était hier, monsieur Eric,
Entre deux cabarets tenait haut le
pavé,
La race des seigneurs depuis s’est
effacée,
On ne baptise plus les voyous pour cent
briques.
44 Toni dit « la béquille », au Gavroche
un beau soir,
S’était fait rectifier d’une simple
rafale,
La mort l'avait croisé avant la fin du
bal
Comme une mariée toute vêtue de noir.
45 Le moulin rouge a la migraine sous la
pluie
Et nous force à sourire au portrait de
Piéral.
Des bouffées de chaleur au petit vent
hiémal,
Invitent l’étranger aux accents de
Paris.
46 Debout, vêtue de blanc, une simili squaw,
Discrète caryatide à l’entrée des
Folies,
Chasse de vieux cow-boys et de jeunes
maris
D’un clin d’œil, égarés, vers le petit
jet d’eau
47 Où se seraient dit-on noyés quelques
barbeaux,
De ces menus fretins de petite
envergure,
Refroidis au hasard d’une preste
friture,
Un soir de nouvel an et du temps de
Pierrot.
48 Le commerce éparpille un fouillis
raisonnable
Et crache ses lueurs comme des grains
de sel,
Accrochant le piéton qui flâne rue
d’Orsel
Pour à la fin du jour repus le mettre à
table.
49 Saviez-vous qu’ici bas il y a fort
longtemps,
L’espérance faisait lever le drapeau
noir ?
On chantait la commune et le père
peinard,
Ravachol et Bonnot, les cerises d’antan
. . .
50 Le bonjour de Kader dans la fraîcheur des
fleurs
Est comme une oasis aux fin fond des
Abbesses.
Assis à la terrasse on lorgne des
ogresses
Aux lèvres parfumées d’une exquise
tiédeur.
51 Quand poudroie du printemps les accords
diatoniques
Sur le jour qui finit, une beauté
lunaire
Marion, l’arlequine en posture légère
Fait valser en sépia des airs
mélancoliques
52 Cela se produira la nuit de préférence,
D’un vieux rideau de fer, d’une triste
desserte ;
Ou d’une impasse en paix dans le
brouillard inerte
A faire s’étrangler le goulot des
errances ,
53 Des visages sans nom se répandront dans
l’air ;
Débraillés, gigolos à quatre heures du
matin,
Alcooliques férus de prénoms de catins,
Chômeurs sur le déclin, cocus et filles
mères.
54 Tout ce beau monde ira tel un spectre
lunaire
Mélanger son mal être avant que le quartier,
Dans le gypse d’antan ne se fige en
musée
Et que le souvenir ne retombe en
poussière. . .
55 Fantôme de mémoire au visage blanchi
Le passé frelaté a du mal à s’extraire,
Il fait trembler nos murs jusqu’aux
grandes carrières
Et crevasse en sous-main Clignancourt
et Clichy.
56 Le bouchon poussera jusqu’à la goutte d’or,
Emportant avec lui tout l’orge de la
pègre,
L’abbaye de Thélème et les
visages nègres,
Le vin capricieux qui reflue à tribord.
57 Et cela vaudra bien la plus belle des
messes ;
Au cri d’un vitrier fracassant le
silence,
Le chemin des martyrs s’ouvrira dans la
danse
Pour abreuver un peu vos coupures de
presse.
58 Nous gueulerons en chœur la rime des
poubelles,
La parole légère et néanmoins rancie
Sortira d’un égout comme une prophétie,
Et nous jouerons à croire en son parfum
rebelle.
59 Ainsi la pourriture a sa part de
baptême ;
Par les rues Boris Vian, Ronsard, Bernard Dimey,
Nous repoussons le jour en dealant au
rabais
Des alexandrins boiteux, pour de vrais
poèmes. . .
60 Des ballades montrant leurs dessous
effilés,
Des vers à douze pieds gargarisant l’espoir,
La barbe de Mouna, le chant des
communards,
Les fusils, les canons, la muse
émancipée ;
61 Un verre à douze pieds additionnant cent
fois
Des parfums rougeoyants dans le douze
degrés,
Et nous voici bien droit pour l’ultime
tournée,
Qui vrille jusqu’aux pieds nos résidus
de foie.
62 Pour ne pas se confondre entre les ronds de
bière,
Rosaces des buveurs écloses sur le
zinc,
On arrête l’aiguille un peu avant le
cinq,
Le temps de méditer devant la
serpillière.
63 Sous des nuages gris, dans la foule
compacte,
Les murs laissent filtrer des grains de
sable chaud,
Diffusant les secrets d’inviolables
tombeaux,
Qui glissent en sourdine au moment de
l’entracte.
64 Nous sommes nous aussi des enfants de
Louxor
Dont le cœur est plus grand qu’un
immense désert,
Guidés par un métro qui surgit dans les
airs
Et nous mène à grand bruit du comptoir Tati
or
65 Aux hôtels réformés pour les hommes
d’affaires
Voyageurs de commerce, touristes en
goguette. . .
Ceux qui ne savent plus le montant de
la dette
Que ces dames payaient rue de la
Charbonnière. . .
66 Sous verre, un sacré-cœur inondé de
paillettes
Une fois remué scintille sous la neige.
Près des cache-frifris, aux rythmes des manèges
On peut s’imaginer dans les yeux de
Juliet . . .
67 L’autre jour j’y ai cru devant un café
crème
Enfin . . . à ce bonheur extrait des
photogrammes
Mais en vrai j’étais seule à brûler des
fantasmes
Et leur donnais l’éclat d’un sucre de
carême.
68 Paris n’en finira jamais de disparaître,
De plonger son tourment dans les eaux
de la Seine.
Te voici exilé au delà de Suresnes,
Vieux peuple de Paris, jusqu’au
Kremlin-Bicêtre.
69 Et dans le goût amer que laisse le vieux
vin,
Sans doute as-tu perçu l’orgue de
barbarie,
Qui évente en douceur, rance
mélancolie,
Le chant d’un chiffonnier qui s’en
revient de loin . . .
70 Le barbu reviendra nous a dit le poète,
Son ombre est parmi nous dans le déclin
des rues,
Elle arpente pour toi quelques notes
connues,
Les bribes d’un refrain qui achève la
fête.
Jacques Laborde